Une voix forte de l’Aide et soins à domicile tire sa révérence
Après plus de sept ans comme directrice et quatre ans comme codirectrice, Marianne Pfister, ayant atteint l’âge de la retraite, quittera Aide et soins à domicile Suisse (ASD Suisse) en novembre 2026. Dans le «Magazine ASD», elle revient sur les plus grandes joies et les principaux défis de ces années, ainsi que sur les compromis nécessaires et superflus. Elle évoque aussi l’avenir, celui de l’Aide et soins à domicile, et le sien.
INTERVIEW: KATHRIN MORF
MAGAZINE ASD: Marianne 1, en mai 2015, tu as pris la direction de l’Association suisse des services d’aide et de soins à domicile, aujourd’hui ASD Suisse. Tu quittes désormais l’association
faîtière. Si tu pouvais rencontrer la Marianne de l’époque, que lui conseillerais-tu?
MARIANNE PFISTER: Je me dirais: «Compte tenu de la complexité de tes tâches, il sera important de ne jamais perdre de vue ton objectif: permettre à l’Aide et soins à domicile d’occuper la place qu’elle mérite dans le système de santé. Et d’avancer pas à pas, avec sérénité et agilité.» C’est aussi ce que j’aimerais transmettre à Cornelis Kooijman, qui est mon codirecteur depuis 2022 et assumera seul la direction dès le 1er novembre 2026 [voir encadré].

Parmi toutes les expériences professionnelles que tu as accumulées, lesquelles t’ont été très utiles durant ces onze ans et demi?
La combinaison de ma formation en soins psychiatriques et de mes études de droit s’est avérée particulièrement précieuse. Les soins psychiatriques m’ont permis de garder les pieds sur terre et m’ont appris à maîtriser des situations extrêmement complexes: en écoutant les personnes, en les considérant dans leur globalité et en recherchant ensemble des solutions viables. Les études de droit ont élargi mes compétences en matière de pensée analytique et d’approche structurée; elles m’ont appris à examiner des situations complexes sous différents angles, à en saisir les liens et à les replacer dans leur contexte de manière fondée. Cette alliance entre proximité humaine et clarté analytique caractérise encore aujourd’hui ma façon de travailler.
Cela a sans doute aussi dû t’aider lors de nombreuses négociations, notamment avec les offices fédéraux et les assureurs. Qu’as-tu appris à ce sujet en matière de compromis?
Que les changements dans un système de santé complexe demandent du temps et des compromis. Concernant son financement, l’Aide et soins à domicile fait toutefois trop de compromis: elle ne représente qu’environ 4 % des coûts totaux de l’assurance obligatoire des soins (AOS) 2 et revêt une importance considérable pour le bien commun. La forte pression financière qui pèse sur l’Aide et soins à domicile est donc souvent injuste. J’aimerais que l’Aide et soins à domicile insiste davantage sur un financement adéquat – en ayant conscience qu’un «non» peut aussi avoir le pouvoir de faire bouger les choses.
L’un des plus grands défis de ton passage au sein de l’association faîtière a certainement été la pandémie de coronavirus. Comment a-t-elle modifié l’Aide et soins à domicile?
La pandémie a constitué un défi colossal, mais aussi une chance: durant cette période, les fournisseurs de prestations ont tiré pragmatiquement à la même corde. J’aurais aimé que cela laisse plus de traces. Ce que la pandémie a changé durablement, c’est la visibilité accrue de l’Aide et soins à domicile. Aujourd’hui, nous n’avons pratiquement plus à nous battre pour que la voix de l’Aide et soins à domicile soit entendue au Parlement.
Ce qui me manquera le plus de mon activité pour Aide et soins à domicile Suisse, ce sont les rencontres enrichissantes, mon réseau et mes collaboratrices et
collaborateurs.
Marianne Pfister
Codirectrice sortante d’ASD Suisse
Cette voix représente un nombre croissant de collaboratrices et collaborateurs de l’Aide et soins à domicile: ils étaient environ 40 000 en 2015, contre quelque 70 000 aujourd’hui. Comment avez-vous vécu cette évolution?
Lorsque j’ai commencé à travailler dans le secteur de la santé, il y a une quarantaine d’années, chaque commune employait encore une infirmière communale. Aujourd’hui, les organisations d’aide et de soins à domicile sont devenues des entreprises professionnelles proposant une très large palette de prestations et comptant jusqu’à 4000 collaboratrices et collaborateurs. Je suis convaincue que cette évolution impressionnante va se poursuivre – et que l’Aide et soins à domicile occupera une place toujours plus centrale dans les soins de santé à domicile, en raison d’une demande en constante augmentation et de son immense expertise.
Outre cette croissance, qu’est-ce qui a particulièrement marqué l’Aide et soins à domicile ces dernières années et continuera à le faire?
La vision d’avenir «Care@Home 2040» 3 d’ASD Suisse illustre bien ces évolutions: les grandes tendances sont l’ambulantisation, la numérisation ainsi que les évolutions démographique et médicale. Ces tendances sont comme des vagues que nous ne pouvons pas empêcher; nous devons donc apprendre à surfer sur ces vagues. Pour y parvenir, nous devons façonner les soins de demain avec les autres prestataires – de manière intégrée, humaine et numérique. Malheureusement, de nombreux prestataires ont encore de la peine à dépasser la «pensée en silos» et à adopter une vision globale tout au long du parcours de soins. J’aimerais que l’Aide et soins à domicile contribue encore plus activement à façonner les évolutions du secteur de la santé et prenne ainsi elle-même son avenir en main.

Tu as qualifié l’élaboration de «Care@Home 2040» de point culminant de ton passage à ASD Suisse. Quels ont été les autres temps forts?
Le OUI du peuple suisse au financement uniforme des prestations (EFAS). Ou encore l’évolution d’un petit colloque de l’Aide et soins à domicile vers un Congrès national qui a réuni plus de 500 participantes et participants en 2026 [voir article]. Plus généralement, je me réjouis énormément que nous ayons renforcé le positionnement de l’Aide et soins à domicile et nettement accru sa visibilité. Nous y sommes parvenus en étoffant notre équipe scientifique et notre secteur politique, ainsi qu’en développant de manière ciblée notre réseau et notre communication.
A l’inverse, à quels moments t’es-tu dit: «Pourquoi est-ce que je m’inflige ce travail?»
Il y a eu régulièrement des moments où les intérêts très divergents au sein de l’association faîtière ont conduit à des compromis acceptables pour tout le monde, mais qui n’ont pas permis d’avancer autant qu’il aurait été possible. Prenons l’exemple du développement de l’association: nous devrions prendre des décisions plus audacieuses et mener les changements avec plus de détermination afin d’être bien préparés pour l’avenir.
Tu n’as pas encore évoqué la pénurie de personnel qualifié dans le secteur des soins. En as-tu assez d’entendre parler de ce sujet récurrent?
On finit effectivement par se lasser un peu des gros titres négatifs à ce sujet. J’aimerais que nous considérions davantage cette pénurie comme une opportunité pour faire avancer des solutions attendues depuis longtemps: nous devons notamment créer de bonnes conditions de travail et renforcer les soins intégrés, la numérisation et la prévention. Nous devons aussi favoriser le task sharing et le task shifting 4: un système de formation trop rigide constitue un carcan trop étroit pour les organisations d’aide et de soins à domicile. Elles doivent pouvoir développer de manière pragmatique les compétences de leurs collaboratrices et collaborateurs.
Tu as mentionné EFAS: le nouveau financement prévu dès 2032 améliorera-t-il la situation des soins ou suscite-t-il déjà des inquiétudes?
Je considère EFAS comme une réforme majeure, portée conjointement par tous les prestataires. Elle ne résout certes pas tous les défis du système de santé, mais crée de bonnes conditions pour favoriser l’ambulantisation et les soins intégrés. J’ai toutefois aussi des inquiétudes, car le secteur des soins devra désormais relever le défi particulièrement exigeant de négocier des tarifs qui couvrent l’ensemble de ses coûts 5.
A partir du 1er novembre 2026, tu ne feras plus partie de la direction d’ASD Suisse. Restes-tu néanmoins active dans le secteur de la santé?
Je continuerai à m’engager avec plaisir dans divers projets axés sur le développement organisationnel, ainsi que dans des mandats dans le domaine de la santé, notamment comme membre des conseils d’administration de la Psychiatrie Baselland et de Biffig SA. Je me réjouis aussi d’avoir un quotidien moins chargé et plus de temps pour ma famille, qui compte depuis peu un petit-enfant, ainsi que pour mes amis, la montagne, l’art – et tout ce qui, jusqu’ici, a parfois été relégué au second plan.
Pour finir, peux-tu nous dire ce qui te manquera le plus dans ton travail pour ASD Suisse?
Les rencontres enrichissantes, mon réseau et mes collaboratrices et collaborateurs. Pour conclure, je tiens à remercier chaleureusement l’ensemble des professionnels de l’Aide et soins à domicile sur le terrain, ainsi que les membres et l’équipe d’ASD Suisse pour leur formidable collaboration. C’est grâce à vous toutes et tous que l’Aide et soins à domicile occupe aujourd’hui la place qui est la sienne. Et nous aurons encore besoin de vous à l’avenir pour poursuivre son développement et continuer à bien accompagner les clientes et les clients là où ils préfèrent être: chez eux.
A propos de Marianne Pfister et du nouveau directeur Cornelis Kooijman
Marianne Pfister est infirmière diplômée en psychiatrie, juriste et titulaire d’un Master of Health Administration (MHA). Avant de devenir directrice d’ASD Suisse en 2015 – à l’époque, l’Association suisse des services d’aide et de soins à domicile –, elle a notamment travaillé à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) ainsi que dans la gestion de centres de santé et de réseaux de médecins. Mère de deux enfants et depuis peu grand-mère, elle vit à Bâle. Depuis 2022, Marianne Pfister dirige ASD Suisse en codirection avec Cornelis Kooijman, responsable Bases et développement au sein de l’association depuis 2015. Ayant atteint l’âge de la retraite, Marianne Pfister quitte ASD Suisse et Cornelis Kooijman assumera seul la direction dès le 1er novembre 2026. Diplômé en sciences de l’environnement de l’EPF et titulaire d’un Executive MBA, il a notamment été membre de la direction d’une ligue de santé et consultant dans le secteur privé.
- L’intervieweuse ayant travaillé plus de huit ans avec Marianne Pfister, le tutoiement est exceptionnellement utilisé dans cet entretien. ↩︎
- www.bag.admin.ch/fr/monitoring-de-levolution-des-couts-de-lassurance-maladie-mokke ↩︎
- Voir les articles sur le sujet sur www.spitexmagazin.ch/fr/article_tax/careathome2040 ↩︎
- Le task shifting (transfert de tâches) consiste à confier certaines tâches du système de santé à du personnel moins qualifié ou ayant une formation plus courte. Le task sharing (partage des tâches) signifie que les tâches sont réparties de manière rationnelle au sein de l’équipe et réalisées conjointement par différents groupes professionnels aux niveaux de qualification variés. ↩︎
- Pour plus de détails sur les travaux nécessaires à la mise en œuvre d’EFAS, voir l’article: www.spitexmagazin.ch/fr/article/si-nous-abordons-efas-de-facon-constructive-les-soins-a-domicile-peuvent-en-sortir-renforces ↩︎