Quand le ciel suspend le handicap
Une chute survenue avant un décollage en parapente a bouleversé la vie de Pascal Repond. Devenu tétraplégique à 25 ans, il a mis plus de vingt ans à retrouver le chemin des airs. Le client du Réseau santé de la Gruyère (FR) raconte comment il a renoué avec sa passion et ce qu’elle lui apporte aujourd’hui – tout en évoquant l’importance des soins à domicile dans son quotidien.
FLORA GUÉRY. Quand il vole en parapente, Pascal Repond se sent bien comme nulle part ailleurs. Sa respiration devient plus ample. Les tensions musculaires s’estompent et les douleurs liées à sa tétraplégie disparaissent. Sous sa voile de 30 mètres carrés, il retrouve une certaine liberté: «En plein vol, j’oublie parfois que je suis en fauteuil roulant», raconte l’homme de 52 ans. Il ajoute en souriant: «C’est probablement grâce à l’endorphine, l’hormone du bonheur.»

Piloter une aile d’une telle envergure demande toutefois un engagement physique considérable. Privé de l’usage du bas de son corps et de ses doigts, Pascal Repond doit compenser par la force, la précision et une concentration intense. Grâce à une tablette fixée devant lui, il s’appuie sur des données transmises en temps réel: vent, altitude, vitesse ou finesse air. Un seul vol dans la journée suffit à le combler. «Je suis déjà très content de pouvoir à nouveau voler.» Ce qui domine, c’est le plaisir: «Aujourd’hui, un vol en parapente a beaucoup plus de valeur que lorsque j’étais valide et que je volais beaucoup.»
Aujourd’hui, un vol en parapente a beaucoup plus de valeur que lorsque j’étais valide et que je volais beaucoup.
Pascal Repond
Parapentiste et client du Réseau santé de la Gruyère
Une chute avant le décollage
A Charmey (FR), dans la maison familiale qu’il a lui-même dessinée, Pascal Repond parle avec entrain de sa passion. Glenda, sa chienne d’assistance depuis six ans, n’est jamais loin. Le labrador l’aide au quotidien «autant physiquement que moralement». La chienne facilite aussi les contacts. «Parfois, les gens ne savent pas comment m’aborder», observe Pascal Repond, dont les débuts en fauteuil roulant ont été difficiles à vivre. «Il faut beaucoup de temps pour s’habituer aux regards des gens», confie-t-il. Pascal Repond revient pudiquement sur l’accident qui l’a rendu handicapé. A l’époque, il est âgé de 25 ans et passe une grande partie de son temps libre dans les airs. Titulaire d’un brevet de biplace, il participe aussi régulièrement à des compétitions – il dispute même deux finales des championnats suisses de parapente en 1996 et 1997. Tout bascule en avril 1999 à Charmey. Juste avant un vol biplace dont il est le pilote, il chute en marchant avant même d’avoir décollé. Le choc provoque une compression de la moelle épinière au niveau de la sixième et de la septième cervicale. Suivent un coma puis huit mois de rééducation au Centre suisse des paraplégiques à Nottwil. «Quand on se retrouve paralysé à 25 ans, on se dit que le corps va récupérer et que la situation est temporaire», raconte-t-il.
Ce n’est pas le cas; le Charmeysan réalise avec une grande tristesse qu’il doit faire le deuil de son ancienne vie. Avant l’accident, Pascal Repond travaillait comme conseiller en personnel, avec plus de 300 personnes sous sa responsabilité. Après une visite de son patron à Nottwil, il perd son emploi de manière abrupte. «C’est comme si j’avais vécu une deuxième paralysie du jour au lendemain», confie-t-il, marqué par la façon dont les événements se sont enchaînés. Au pied du mur, Pascal Repond doit redéfinir ses priorités. Avec sa compagne de longue date, ils se marient, construisent une maison et fondent une famille. «Nadia m’a toujours soutenu, y compris avec mon handicap et mes soins», glisse-t-il, reconnaissant. Et de préciser: «Nos deux filles sont désormais majeures et se dirigent vers des professions de la santé. Difficile de dire si c’est le métier de leur maman, infirmière en dialyse, ou mon handicap qui les a le plus influencées.»
Le handicap est un sujet qu’on n’aborde pratiquement pas.
Sophie Degros
ASSC au Réseau santé de la Gruyère
Le client le plus ancien
Après treize opérations, dont la dernière remonte à 2024, le quinquagénaire dit aujourd’hui aller «très bien». Au quotidien, le handicap reste une réalité exigeante. Pascal Repond le dit sans détour: «Les soins ne sont pas une partie de plaisir.» En raison de sa tétraplégie, ils peuvent durer jusqu’à deux heures et demie. «Montrer mon corps et mon intimité n’est pas toujours simple. C’était encore plus compliqué quand j’avais 25 ans», révèle-t-il.
Pascal Repond est le plus ancien client du Réseau santé de la Gruyère. Une petite équipe de soignantes intervient chez lui à tour de rôle. Certaines le connaissent depuis vingt-sept ans. Elles ont vu grandir ses filles et l’ont accompagné dans des périodes plus délicates. «Mon infirmière référente me connaît depuis tellement longtemps que nous interagissons presque comme un vieux couple», plaisante-t-il. C’est aussi dans le cadre des soins à domicile que le parapentiste a rencontré Sophie Degros. Assistante en soins et santé communautaire (ASSC) au Réseau santé de la Gruyère, elle travaille dans ce domaine depuis environ une année après un parcours hospitalier. «Entrer dans la sphère privée des gens m’a d’abord un peu déstabilisée», raconte la soignante de 29 ans. La relation avec Pascal Repond s’est installée naturellement. Entre eux, il existait déjà un lien invisible. La mère de Sophie Degros, infirmière, a travaillé avec l’épouse de son client. Elle était enceinte de Sophie lorsqu’elles étaient collègues. «Je connaissais en quelque sorte déjà Sophie avant sa naissance», sourit Pascal Repond.

Des soins en musique
Sophie Degros travaille à un taux d’occupation de 90 % et intervient chez lui une à plusieurs fois par semaine. «Je la vois presque plus souvent que mes filles», rigole Pascal Repond. Les soins se déroulent toujours en musique. «Tous les matins, Monsieur fait le DJ», indique l’ASSC. Depuis son téléphone, le Gruérien peut synchroniser la musique dans toutes les pièces de la maison. Ce rituel allège l’atmosphère. Durant les soins, tous deux parlent de films, de voyages ou de parapente. Le handicap, lui, est rarement au centre de la conversation. «C’est un sujet qu’on n’aborde pratiquement pas», remarque Sophie Degros, qui sent que sa présence et celle de ses collègues font partie du paysage familial. «Nous sommes bien intégrées dans la famille», dit-elle. Pascal Repond accorde de l’importance aux relations qu’il entretient avec les collaboratrices du Réseau santé de la Gruyère. Pour lui, il est essentiel que le courant passe et que les soignantes soient à l’aise avec son handicap. «Un accompagnement de qualité contribue sur le long terme à préserver un bon état de santé. C’est aussi ce qui me permet de faire des activités qui me tiennent à cœur», assure-t-il.
Entouré de gens formidables
Parmi ces activités, il y a le parapente. De 1999 à 2022, Pascal Repond n’a plus volé. «Quand je voyais une voile dans le ciel, je détournais le regard», se souvient-il. A la recherche d’un nouvel équilibre personnel, il a fini par envisager un retour dans les airs. Une école suisse alémanique de parapente spécialisée dans le handicap l’a accompagné dans cette reprise, avec une revalidation des acquis en 2023. Pascal Repond n’est pas une tête brûlée. S’il ne se sent pas suffisamment en forme ou si la météo n’est pas favorable, il renonce à voler. Son équipement a été conçu sur mesure en tenant compte du poids de son fauteuil de vol. L’amoureux des airs est soutenu par un sponsor spécialisé en technique orthopédique et moyens de réhabilitation. Il peut aussi compter sur une équipe d’une dizaine de personnes qui pratiquent également le parapente. «Pour chaque vol, j’ai besoin d’aide pour le transfert dans le fauteuil de vol et la préparation de la voile, mais surtout d’un pousseur pour le décollage.» Il apprécie la dimension sociale du parapente: «J’ai autour de moi des personnes formidables», souligne-t-il.
A Vounetz, près de chez lui, plusieurs tonnes de pierres ont été retirées afin qu’il puisse décoller avec son fauteuil. Il lui arrive aussi de voler du côté des Vanils ou du Lac-Noir. Chaque sortie se prépare minutieusement et chaque décollage garde une part d’appréhension. A l’atterrissage, les regards sont nombreux et ébahis. «Ce n’est pas commun de voir une personne en fauteuil pratiquer le parapente», admet-il.

Une nouvelle mentalité et des objectifs
Aujourd’hui, Pascal Repond ne cherche plus la performance. Il s’est toutefois fixé quelques objectifs: il aimerait voler à nouveau plus d’une heure, partager davantage de vols avec son frère qui est pilote et, un jour, survoler l’endroit où s’est produit l’accident qui l’a rendu tétraplégique. Avec les années, l’ancien conseiller en personnel a accepté de ne plus vivre à 200 à l’heure. «Je prends aussi les choses avec un peu plus de recul et de philosophie», affirme-t-il. Cette nouvelle vie passe aussi par son engagement pour la collectivité. Après une législature comme conseiller général, il siège désormais au Conseil communal de Val-de-Charmey. «Je suis le seul élu du canton de Fribourg en chaise roulante», souffle-t-il. Pascal Repond regarde désormais l’avenir avec optimisme: «Aujourd’hui, je me donne les moyens pour essayer de réaliser ce que j’ai envie de faire», conclut-il.