«En Suisse, il manque une définition de la ‹santé›»
Le professeur Milo Puhan connaît très bien le système de santé suisse. Cet épidémiologiste zurichois, ancien président du programme national de recherche «Système de santé» (PNR 74), s’exprime dans cet article sur les tendances sociales et leurs répercussions sur le système de santé et les soins. Il évoque également à quoi pourraient ressembler les soins à domicile en 2040, tout en précisant: «En Suisse, il n’existe pas de définition de ce qu’est la ‹santé›.»

Eva Zwahlen. Qu’est-ce qui influence la santé et la maladie dans les différents groupes de population, et quelles en sont les répercussions? Comment fonctionnent les systèmes de soins existants? Le professeur Milo Puhan, directeur de l’Institut d’épidémiologie, de biostatistique et de prévention de l’Université de Zurich, consacre ses recherches à ces questions – et à bien d’autres encore. La santé publique demeure au cœur de ses réflexions. Aide et soins à domicile Suisse s’intéresse actuellement beaucoup au profil des soins à domicile en 2040. C’est pourquoi il a été demandé à Milo Puhan d’identifier les macro-tendances sociales qui marqueront le système de santé de demain. L’homme de 50 ans cite le changement démographique, la migration, l’individualisation, le monde du travail, la numérisation ainsi que la durabilité. Et d’ajouter: «Il me semble important de ne pas considérer ces tendances isolément les unes des autres, mais de nous concentrer sur leurs points de convergence respectifs.»
Les tendances sociales s’accentuent
En plus des structures de soins, Milo Puhan s’intéresse également aux professionnels qui travaillent dans le secteur de la santé. Voici son constat: «Les tendances sociales s’accentuent et la frustration gagne tous les acteurs concernés.» Il attribue cette frustration au fait que le système de santé est organisé en «silos». «En Suisse, nous avons différents axes et filières de prise en charge qui fonctionnent bien, en particulier pour les maladies aiguës. Mais pour les maladies chroniques et la multimorbidité, qui génèrent 80 % des prestations et des coûts, ces silos ne sont pas idéaux.»
A cela s’ajoute le départ de professionnels de la santé, surtout parmi les plus jeunes. «Cela est inquiétant», commente l’expert. L’augmentation de la bureaucratie, et ce dans tous les domaines, peut être une autre raison de cette frustration et de la démission de professionnels: «Aujourd’hui, le personnel consacre la majeure partie de son temps à exécuter des tâches administratives plutôt qu’à s’occuper des personnes. Cela ne contribue pas forcément à sa motivation», explique le chercheur. Les ressources se raréfient donc, ce qui entraîne des conflits pour y accéder. Milo Puhan souligne également que la Suisse n’est pas particulièrement bien placée sur le plan législatif en matière de prévention et de promotion de la santé. Il ajoute toutefois: «Heureusement, l’idée selon laquelle il vaudrait la peine d’investir davantage dans ce domaine afin de réduire la pression sur l’approvisionnement en soins fait désormais de plus en plus son chemin.»
Un changement culturel s’impose
En tant qu’ancien président du programme national de recherche «Système de santé» (PNR 74) (en anglais «Smarter Health Care»; voir encadré), Milo Puhan s’est consacré pendant cinq ans au système de santé suisse et à la recherche appliquée dans le domaine des soins. Le PNR 74 – à l’origine du réseau actuel «Smarter Health Care» 1 – a identifié comme domaine d’action principal les nombreuses interfaces qui existent notamment dans la prise en charge des patientes et patients âgés atteints de plusieurs maladies chroniques. L’une des recommandations était de mettre en réseau les ressources de manière «plus judicieuse» («smarter»). Selon Milo Puhan, la méga-tendance sociale de la «numérisation» joue ici un rôle important en tant que «facilitateur». Il s’agit toutefois essentiellement d’un changement culturel: «Il faut placer les êtres humains, avec leurs besoins en matière de santé, leurs préférences et leurs conditions de vie, au centre des préoccupations. Il faut aussi améliorer la mise en réseau des professionnels de la santé autour de ces personnes afin de mieux répondre à leurs besoins.» Dans ce contexte, le terme «judicieux» se réfère à l’interaction de toutes les parties concernées: «Si la numérisation peut y contribuer et apporter son soutien dans ce domaine, alors elle est la bienvenue.»
Selon le PNR 74, le renforcement des compétences en matière de santé 2 est une condition préalable importante pour que les soins de santé du futur puissent être orientés vers le contexte de vie global de l’individu et être participatifs. Cela nécessite toutefois une compréhension commune de ce qu’est la santé, explique Milo Puhan: «En Suisse, il manque aujourd’hui une définition et un dialogue sur ce que l’on entend précisément par «santé». Le réseau «Smarter Health Care» vise à promouvoir ce dialogue entre les acteurs concernés. Pour illustrer son propos, il évoque un grand navire qui est, certes, de mieux en mieux équipé, mais dont nous ne savons pas exactement quelle est sa destination 3. «La santé ne signifie pas seulement l’absence de maladie. Même si l’on souffre d’une maladie chronique 4, on peut tout à fait se sentir en bonne santé et répondre aux exigences de la vie quotidienne. Cela nécessite toutefois certaines compétences en matière de santé et, si nécessaire, le soutien des services sociaux et du système de soins.» Milo Puhan est convaincu que ce n’est que lorsque nous saurons quels objectifs nos services sociaux et notre système de soins doivent poursuivre et comment les compétences seront réparties entre les cantons et la Confédération que nous pourrons promouvoir de manière plus ciblée les compétences en matière de santé. «En fin de compte, il s’agit d’atteindre de façon efficiente les objectifs fixés avec les moyens à disposition.»
Il faut placer les êtres humains, avec leurs besoins en matière de santé, leurs préférences et leurs conditions de vie, au centre des préoccupations.
Prof. Dr. Milo Puhan
Directeur de l’Institut d’épidémiologie, de biostatistique et de prévention de l’Université de Zurich
Le système de soins en 2040
A l’avenir, de plus en plus de personnes souhaiteront continuer à vivre chez elles malgré la maladie ou le handicap. Grâce à l’augmentation des soins ambulatoires et à l’amélioration des possibilités médicales et technologiques, ce souhait pourra se réaliser pour un nombre croissant de personnes. Dans ce contexte, on parle souvent de «communautés compatissantes» (caring communities). Celles-ci peuvent contribuer à combler les lacunes existantes en matière de soins holistiques de longue durée. Quel est le potentiel de ces communautés dans un futur système de santé et en particulier dans les soins de longue durée à domicile? Milo Puhan s’exprime à ce sujet: «Le projet PNR 31 5 a montré que les acteurs locaux doivent déterminer eux-mêmes, selon une approche dite ‹bottom-up›, comment ils souhaitent organiser une communauté compatissante. Pour certaines communes, il s’agira peut-être de l’entraide entre voisins, pour d’autres, ce sera plutôt une meilleure mise en réseau des professionnels de la santé et du social. Je vois un potentiel pour les communautés de soutien dans les soins de longue durée à domicile dans la mesure où elles sont utilisées de manière ciblée et axée sur les besoins.»
Pour garantir des soins à domicile efficaces en 2040, différents acteurs sont importants, tels que les services d’aide et de soins à domicile, les hôpitaux, les médecins généralistes, les ligues de santé, les communautés de soutien, les proches, mais aussi les supports techniques telles que la télémédecine ou les soins à distance. Selon Milo Puhan, il est essentiel que tous les fournisseurs de prestations se coordonnent efficacement au niveau local et communal: «Il n’existe pas de solution unique. Les partenaires sociaux locaux et la population doivent l’élaborer ensemble en tenant compte des spécificités locales, car les soins doivent répondre aux besoins.» Cela suppose une coordination et un financement judicieux. Et de conclure: «Nous devons engager un dialogue sur la façon d’organiser les soins de manière efficace et adaptée aux besoins. Cela devrait permettre de surmonter les obstacles existants.»
Le PNR 74 en bref
Lancé en 2015, le programme national de recherche «Système de santé» (PNR 74) a examiné la structure et l’utilisation des soins en Suisse. La recherche s’est concentrée sur l’optimisation des ressources par la réduction de la sous- ou de la surutilisation des prestations. L’accent a été mis sur la prévention et le traitement des personnes atteintes de maladies chroniques. En outre, les chercheurs ont examiné dans quelle mesure la qualité des soins pourrait s’améliorer sur la base de données comparables et interconnectées relatives à la santé en Suisse.
→ www.nfp74.ch/fr
- Le réseau www.smarterhealthcare.ch réunit des chercheurs,
des responsables politiques et des praticiens. Milo Puhan préside le groupe de pilotage. ↩︎ - Les compétences en matière de santé se réfèrent à la capacité d’un individu à prendre des décisions dans sa vie quotidienne qui ont un effet positif sur sa santé. Renforcer ces compétences au sein de la population est l’un des objectifs de la stratégie Santé2030 du Conseil fédéral. ↩︎
- «SMARTe». Définir dès maintenant les objectifs du système de santé suisse. Milo Puhan in: La Suisse 2030, Chancellerie fédérale (éd.) et NZZ LIBRO, ISBN 978-3-03810-360-8. ↩︎
- Bircher J. «Meikirch model: new definition of health as hypothesis to fundamentally improve healthcare delivery», Integrated Healthcare Journal 2020; 2:e000046.doi:10.1136/ihj-2020-000046, https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37441316 ↩︎
- «Création de communautés compatissantes pour les soins de longue durée à domicile», www.nfp74.ch/fr/hgGHLOOS0gdPUsfk/projet/projet-kaspar ↩︎