Apprendre en jouant: des petits pas pour de grands résultats

Depuis 2019, l’Association vaudoise d’aide et de soins à domicile (AVASAD) pilote le programme d’encouragement précoce «Apprendre en jouant, petits:pas». Celui-ci est destiné à des familles en situation de vulnérabilité sociale ayant des enfants d’âge préscolaire. Les effets positifs d’un tel programme sont nombreux pour les enfants et pour les parents.

FLORA GUÉRY. Dans un immeuble de Clarens (VD), une porte s’ouvre et on entend un enfant trépigner de joie. «Sissi, Sissi!», répète le garçon de 4 ans prénommé Ilyan. Et il s’élance aussitôt vers Sirilada Kufrin, 41 ans, intervenante à domicile du programme «Apprendre en jouant, petits:pas» (AEJPP). La maman d’Ilyan sourit en assistant à la scène. «Il était impatient de vous voir», assure Vjollca Qorraj, 37 ans, tout en invitant la visiteuse à entrer. Depuis bientôt neuf mois, la famille Qorraj participe au programme AEJPP, lequel est déployé dans l’ensemble du canton de Vaud par le biais du Centre de référence de la petite enfance du dispositif de l’Association vaudoise d’aide et de soins à domicile (AVASAD). Chaque lundi après-midi, Sirilada Kufrin apporte du matériel de bricolage, des livres et de nouveaux jeux au jeune Ilyan. «La première fois que je suis venue, nous avons par exemple construit une tour avec des gobelets à entasser», se souvient l’intervenante.

Le programme AEJPP fait partie des offres de prévention précoce développées par l’association a:primo en faveur des familles vivant dans un contexte d’isolement ou de précarité (voir encadré). Celui-ci s’adresse aux enfants de 1 an et demi à 4 ans ne fréquentant pas de structure d’accueil collectif et dont les parents ont un réseau social restreint. Il s’étend sur 18 mois et combine visites à domicile et rencontres de groupe. «L’idée est que l’intervenante à domicile présente des jeux afin de découvrir avec le parent des occupations favorables au développement de l’enfant», indique Sirilada Kufrin. Ces activités sont dispensées en fonction de l’âge de l’enfant et évoluent au fil des visites. Elles suivent un planning et ont été réfléchies par a:primo. 

Un projet devenu programme cantonal
Dans le canton de Vaud, le programme AEJPP a d’abord été implanté en 2015 sous forme de projet par le Secrétariat général du Département de la santé et de l’action sociale, avec la création d’une première équipe à Lausanne. A la suite du succès rencontré dans la région lausannoise, d’autres antennes ont été déployées puis confiées au dispositif de l’AVASAD pour sa pérennisation et son développement. 

Coordinatrice dans la région de l’Est vaudois, Valérie Moreno explique que l’un des défis est d’identifier les familles susceptibles de prendre part au programme, ces dernières ayant peu de contacts à l’extérieur. L’orientation des enfants vers le programme s’effectue principalement par le biais des infirmières petite enfance rattachées au dispositif de l’AVASAD. Dans les centres médico-sociaux (CMS) vaudois, les intervenant·e·s du programme AEJPP et les infirmières petite enfance partagent les mêmes bureaux et travaillent main dans la main. Toutefois, l’orientation vers le programme est également rendue possible grâce à la collaboration avec les pédiatres, les services hospitaliers de pédiatrie et d’autres acteurs étant en contact avec les familles, comme les sages-femmes indépendantes ou les assistants sociaux. «Notre objectif est que les enfants qui participent à ce programme puissent débuter l’école obligatoire avec les mêmes chances que les enfants ayant des parents qui connaissent les codes et les activités adaptées aux jeunes enfants de leur région», explique Valérie Moreno.

Entre Ilyan (4 ans) et Sirilada Kufrin (41 ans), l’heure est au jeu et à la découverte d’occupations. Photo: Héloïse Hess

Le programme AEJPP joue aussi un rôle en matière de détection précoce. Grâce aux observations du personnel intervenant à domicile, il est possible de repérer un enfant présentant un éventuel trouble dans son développement et qui nécessiterait une prise en charge plus spécifique. Ces détections précoces qui permettent une réorientation vers les pédiatres, puis vers des services plus spécialisés, concernent environ 5 % des enfants du programme, selon Valérie Moreno.  

Des progrès dans une ambiance décontractée
Retour chez la famille Qorraj. Ce jour-là, les jeux proposés sont variés: puzzle, blocs de construction en bois, jeux de dés ou encore jeux imaginaires à l’aide de figurines. Chacun travaille différentes capacités comme l’observation, la motricité fine, le langage, le raisonnement ou l’imagination. Guidé par Sirilada Kufrin, Ilyan joue sous le regard bienveillant de sa maman. «Maman, tu peux jouer avec nous si tu veux», lui dit-il. Tous trois sont assis sur le parquet du salon. L’ambiance est joyeuse et décontractée. «Cela fait plaisir de voir Ilyan aussi concentré, car ce n’est pas toujours facile de retenir son attention. Mais depuis que Sissi vient chez nous, il a fait beaucoup de progrès, il s’exprime beaucoup mieux par exemple», sourit Vjollca Qorraj en regardant tendrement son cadet. 

La trentenaire d’origine kosovare a grandi en Suisse et a aujourd’hui deux jeunes garçons dont Ilyan. Mère célibataire, elle travaille dans la vente. «J’essaie de consacrer du temps à mes fils et de faire des activités avec eux durant le week-end, mais ce n’est pas toujours évident car j’ai des horaires irréguliers», confie-t-elle. C’est pourquoi elle apprécie les visites de Sirilada Kufrin, avec qui elle a créé beaucoup d’affinités. «Elle est géniale, très patiente et c’est pratique qu’elle vienne à domicile. Mais elle est là seulement pour une heure et ça passe très vite», explique Vjollca Qorraj. 

Epauler des familles de différentes cultures
Le partenariat parents-professionnels est central et gage de qualité. C’est grâce à la participation active des parents que les enfants font des progrès spectaculaires. Après vingt visites, Sirilada Kufrin remarque que les progrès d’Ilyan sont énormes. «Au début du programme, il était un peu méfiant et se montrait parfois turbulent. Désormais, il se réjouit de me voir et de participer aux activités. Il se concentre, persévère, développe son langage et gère mieux ses émotions», constate l’intervenante qui qualifie le garçon «d’adorable». 

Engagée par la région de la Riviera-Chablais, la quadragénaire travaille depuis février 2022 pour le programme AEJPP et suit pour le moment neuf familles de différentes cultures. «J’apprécie le fait d’aider des parents qui peuvent se sentir seuls et ne connaissent pas les offres qui leur sont destinées», dit-elle. D’origine thaïlandaise, Sirilada Kufrin est arrivée en Suisse il y a près de vingt ans pour suivre un master en tourisme à Montreux (VD) et a rencontré son futur mari pendant ses études. A la naissance de leur fille aînée, elle est devenue mère au foyer. Ses deux filles étant désormais adolescentes, elle a décidé de reprendre une activité professionnelle. Devenir intervenante pour le programme AEJPP a été une vraie opportunité: «J’adore le contact avec les enfants et j’aime jouer avec eux tout en essayant de leur apprendre des choses.»

Les familles qui participent au programme
acceptent de recevoir une
quarantaine de visites
sur une durée de 18 mois.

Valérie Moreno

Coordinatrice régionale

Un programme délivré par des pairs
A l’heure actuelle, 19 intervenantes et un intervenant à domicile ainsi que six coordinatrices régionales et une coordinatrice cantonale travaillent pour ce programme au sein des différentes associations et fondations régionales du dispositif de l’AVASAD. «Notre partenaire a:primo offre des formations au nouveau personnel intervenant à domicile et aux coordinatrices régionales», précise Valérie Moreno. Les intervenant·e·s bénéficient en outre d’un coaching hebdomadaire prodigué par les coordinatrices régionales et de deux jours de formation continue par an. «Nous avons des réunions régulières pour faire le point sur ce qu’il se passe dans les familles, ce qui fonctionne et ce qui est plus difficile. Nous y abordons des thèmes comme la guidance parentale ou les méthodes pédagogiques à adopter pour cadrer les activités.»

Pour le personnel intervenant à domicile, il s’agit souvent d’une activité annexe exercée à un taux d’occupation d’environ 30 %. «Nos intervenant·e·s sont des personnes qui ont réussi à surmonter elles-mêmes des phases difficiles dans leur vie. Beaucoup d’entre elles ont un parcours migratoire, des configurations familiales changeantes ou des situations de réorientations professionnelles. Elles font preuve, dans leur trajectoire de vie, de grandes facultés d’adaptation, de persévérance et de courage. Ces qualités humaines se traduisent par un savoir-être auquel les familles bénéficiaires peuvent s’identifier», relève Valérie Moreno. «C’est pourquoi nous parlons d’un programme délivré par des pairs sous forme de collaboration active avec les familles», ajoute-t-elle. 

Le vœu de plus de bénéficiaires
Quelque 180 familles suivent actuellement ce programme dans le canton de Vaud. Facultatif, celui-ci demande un investissement en temps important: «Les familles acceptent de recevoir une quarantaine de visites sur une durée de 18 mois», explique la coordinatrice. Outre les visites à domicile, le programme propose environ toutes les six semaines des rencontres de groupe réunissant les familles participantes afin de les encourager à échanger et créer des liens à l’extérieur du cocon familial. C’est aussi l’occasion pour elles d’effectuer des activités en commun comme des promenades au bord du lac, des bricolages ou des ateliers de cuisine. «C’est pourquoi le parent qui souhaite adhérer à notre offre doit avoir du temps tout comme l’envie de rencontrer d’autres familles ayant des enfants du même âge», souligne-t-elle.

Le Département vaudois de la santé et de l’action sociale finance le programme. Néanmoins, une contribution symbolique de 10 francs par mois est demandée aux familles. «Cette participation financière donne aussi une valeur au matériel que nous leur apportons chaque semaine», estime Valérie Moreno. Elle se dit par ailleurs très satisfaite du travail accompli jusqu’à présent. «Actuellement mis en œuvre par six équipes en terres vaudoises, nous espérons étendre le nombre de familles pouvant recourir à ce programme d’encouragement précoce par le jeu et la socialisation, utile à tous», conclut-elle.

Le programme AEJPP, développé et soutenu en Suisse par a:primo
Le programme «Apprendre en jouant, petits:pas» (AEJPP) est une offre standardisée de prévention précoce conçue pour les familles en situation de vulnérabilité sociale ayant des enfants d’âge préscolaire. Il s’inspire des programmes «Stap» développés il y a plus de 30 ans aux Pays-Bas par l’Institut néerlandais de la ­jeunesse. Afin de promouvoir le programme en Suisse, l’association indépendante à but non lucratif a:primo a été constituée en 2006 à Winterthur. En Suisse alémanique, l’offre a été adaptée sous le nom de «schritt:weise» et mise en œuvre par la ville de Berne dès 2007. Elle est disponible en Suisse romande depuis 2014. Actuellement, le programme AEJPP s’étend sur 28 sites répartis dans 9 cantons – ainsi qu’au Liechtenstein. Outre cette offre, a:primo promeut le programme «ping:pong» qui accompagne des familles peu familières avec la culture scolaire lors de l’entrée de leur enfant à l’école obligatoire.
Les effets bénéfiques du programme AEJPP ont été prouvés par des études scientifiques. Les enfants ­démontrent, entre autres, des progrès au niveau de la motricité, des interactions sociales avec leurs pairs, du développement émotionnel ou encore des connaissances langagières – ce qui a également des ­répercussions positives sur l’ensemble de la fratrie. Les professionnels des structures de la petite enfance constatent en outre que les parents ayant participé au programme font preuve d’une plus grande coopération, d’une plus grande motivation à apprendre la langue locale, mais aussi d’une meilleure intégration sociale. Quant aux parents eux-mêmes, ils estiment que leurs compétences éducatives et sociales
se sont améliorées. Informations détaillées et témoignages sur www.a-primo.ch

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